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Mon petit-fils est très sociable et aime faire revivre pour nous les aventures palpitantes de sa petite vie d’enfant de sept ans : pourtant, le jour où sa maîtresse lui demande de raconter ce qu’il a fait pendant le week-end, il reste muet. Lui qui parle avec aisance, qui adore employer des mots nouveaux et recherchés, qui construit des phrases complexes depuis l’âge de deux ans, refuse d’ouvrir la bouche. C’est que ce récit va servir d’évaluation pour l’expression orale sur le bulletin trimestriel.
Quand je vais le chercher à la sortie de l’école, il prétend qu’il n’a pas pu parler car il ne se rappelait de rien. Et il ajoute, l’air malicieux : « Mais je lui avais tout raconté en montant l’escalier ! »
Sans doute avait-il trouvé intolérable de réduire le précieux récit de sa vie familiale à un exercice scolaire…
Il récolta un "D", "très insuffisant", comme reflet de son niveau de langage, ou plutôt comme sanction pour son entêtement...

Cet incident regrettable me rappelle une scène cruelle à laquelle j’ai assisté lorsque j’étais moi-même une petite élève, et qui m’a profondément marquée. 

 

J’étais excellente en rédaction : je prenais beaucoup de plaisir à raconter, inventer, jouer avec les mots et les idées...Le sujet de la rédaction que nous avions rédigée la semaine précédente  concernait la vie familiale : « Racontez une soirée en famille », et j’étais assez fière de ma production.
 J’attendais donc avec impatience les résultats que la maîtresse devait nous donner ce matin-là.


Elle sort les cahiers, ouverts et empilés l’un sur l’autre, et nous annonce, d’un air sévère :

- J’ai été très surprise de ce que j’ai lu dans un de vos cahiers...


Nous nous regardons, interloquées... Que se passe-t-il ? Inquiète, chacune repasse en un éclair dans sa tête le fil de ce qu’elle a écrit, cherchant ce qui a pu poser problème...
Mais la maîtresse ne laisse pas plus longtemps jouer son effet d’annonce ; elle déclare qu’elle va nous lire la rédaction en question, afin que nous puissions juger par nous-même.


Elle ouvre un cahier. Je revois sa main qui prend soin de cacher l’étiquette du nom…


« Quand je rentre de l’école, je goûte et puis je fais mes devoirs. Après, ma mère prépare le souper, et puis mon père rentre du boulot . Il est toujours bourré, et il réclame le litron sur la table. Alors on le met vite devant lui sinon on se prend une torgnole... »

 

Mes oreilles commencent à bourdonner, mon cœur bat si vite que j’ai peur qu’il n’explose, pendant que la méchante femme continue sa lecture.
Autour de moi, j’entends des ricanements moqueurs et je vois que tout le monde s’est retourné vers Danielle, le cancre de la classe, assise  à la dernière table.
La petite se tient toute raide, le regard fixe, le visage cramoisi, et des larmes inondent ses joues. C’est une petite fille avec laquelle je ne joue jamais, car je la trouve sale et assez sotte ; mais là, je sens une énorme vague de pitié m’envahir...
On m’a raconté un jour que les biches, acculées par un chasseur, pleurent de vraies larmes, et cette image m’a hanté depuis : les larmes de cette enfant sont les mêmes que celles de la biche, et je suis bouleversée...

 

La maîtresse insiste sur les mots « vulgaires » employés dans cette copie, et finit par cette condamnation sans appel :

« On n’écrit pas n’importe quoi, voyons ! »

 

Ensuite, elle rend les autres cahiers, et j’ai une très bonne note, comme toujours, mais je n’y accorde aucune attention. J’attends avec impatience la fin de la matinée, je suis au bord du malaise, l’injustice dont j’ai été le témoin impuissant menace de m’étouffer...

 

Enfin, l’heure de la sortie arrive. Je me précipite chez moi, où je peux enfin laisser libre cours à ma colère et à mes larmes, si violemment que ma mère s’inquiète. J’hurle à son adresse : « Jamais, tu m’entends, jamais je ne retournerai à l’école ! »

 

Je ne sais quels arguments ma mère trouva pour me convaincre de reprendre le chemin de l’école. Je suppose que c’est surtout son écoute attentive qui me calma. Elle avait le plus grand respect pour les maîtres et les personnes instruites, d’une manière générale, et elle ne critiqua pas mon institutrice ; mais je sentis, dans son silence, une approbation profonde, intrinsèque, de ma révolte : comme moi, elle détestait l’injustice.

 

Mais autre chose nous rapprochait dans cette affaire. Nous partagions un secret dont nous ne parlions jamais : mon père buvait, lui aussi, et certaines de nos soirées étaient bien tristes quand il traînait au café avec ses copains alors que nous l’attendions à la maison...

Ce n’était pas ce que j’avais raconté dans mon devoir, bien sûr, car contrairement à ma malheureuse petite camarade, je savais d’instinct ce qui ne doit pas être raconté, ni à l’école, ni ailleurs... Je savais me préserver de la honte et des moqueries en gardant pour moi la lourde pierre qui écrasait mon cœur d’enfant.

 

Par Elizée - Publié dans : Souvenirs d'enfance
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