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Spécial couture

 Vous souvenez-vous de la rentrée des classes, quand vous étiez petits ? Les crayons bien taillés, les protège-cahiers colorés avec leurs jolies étiquettes, le cartable qui sent bon le neuf… les camarades qu’on va retrouver, une nouvelle maîtresse ou un nouveau maître à connaître… encore une année riche de promesses ! Chaque mois de septembre, c’est comme  si le monde reprenait tout depuis le début.

 

 Pour les enseignants, et en particulier ceux qui s’occupent des plus jeunes, chaque rentrée a la saveur sucrée des émotions de leur propre enfance.

 

 Pour ma part, mon souvenir le plus coloré date de 1986 : cette année-là, pour la première fois, les enfants du village allaient pouvoir bénéficier d’une école maternelle dès l’âge de trois ans. Jusqu’à présent, ils n’entraient à l’école qu’à cinq ans dans la classe unique qui accueillait tous les élèves de l’école élémentaire.

Mais Monsieur le Maire était progressiste et son dynamisme avait permis d’entraîner les villages avoisinants à se regrouper afin de créer une classe maternelle. J’allais avoir le privilège  d’en être l’institutrice.

 

 Je vous laisse imaginer avec quel soin je préparai cette rentrée sortant de l’ordinaire : ma classe devait s’ouvrir pour une vingtaine de bambins de trois, quatre et cinq ans, dans des locaux refaits à neuf, équipés d’un joli mobilier que j’avais aidé à choisir. J’avais pris beaucoup de plaisir pendant les vacances à aménager des espaces de jeux tout autour de la salle : un coin pour le garage et les petites voitures, une chambre pour les poupées et peluches, un tapis pour les légos, un endroit douillet pour lire tranquillement, et surtout, une petite cuisine… J’en avais dessiné les plans, mon habile beau-frère avait monté tous les éléments (buffet, gazinière, évier, rangements), je les avais décorés et vernis : c’était très réussi, et sur une idée de Monsieur le Maire qui lui aussi s’était pris au jeu, le petit évier avait même l’eau courante au robinet ! Pour compléter, j’avais ajouté une petite table ronde avec une nappe fleurie, et de charmants fauteuils en rotin.

 

 Quand tout fut aménagé, c’était une merveilleuse petite classe, qui ressemblait, croyez-le si vous voulez,  à une authentique maison de lutins !

 

 Pour le premier jour, j’avais déposé sur les tables feuilles et feutres, puzzles et cubes, ainsi que divers jeux de construction, pour permettre aux petits de passer une journée agréable en jouant librement. Je souhaitais qu’il se souvienne avec délice de leur entrée à l’école, car si c’est une rude épreuve de se séparer de ses parents, c’est aussi un plaisir profond de devenir grand et indépendant.

 

 Enfin, le jour tant attendu arriva : j’ouvris la porte, je fis l’appel, et les petits écoliers entrèrent. J’avais permis aux parents de les accompagner, avec mission de savoir partir discrètement au moment voulu. Tous les parents jouèrent le jeu, me récompensant de la confiance accordée : au bout d’une heure, il ne restait plus dans la classe que mes jeunes élèves, ma gentille assistante-maternelle et moi-même.

 

 Etait-ce dû à l’âge varié des enfants, la présence des plus grands rassurant les plus petits, ou à la magie des lutins, je l’ignore, mais toujours est-il que personne ne pleurait : mes marmousets, heureux et confiants,  jouaient tranquillement, passant avec plaisir d’une activité à l’autre, découvrant avec intérêt tous les recoins de cette drôle de classe.

 

 Tranquillement ? Pas tant que ça, en fait. Si la joie était perceptible, il y avait aussi une espèce d‘agitation dont je ne compris pas immédiatement la source : occupée que j’étais à faire connaissance avec chacun, à mettre à l’aise les plus timides, à ouvrir telle boîte récalcitrante,  à renouer tel lacet défait, je manquai de vigilance…

 

 Et quand on frappa à la porte, quand je me redressai pour voir entrer Monsieur le Maire, accompagné de Madame l’inspectrice des Ecoles Maternelles, de Messieurs les Maires des trois autres villages du regroupement, et d’un certain nombre d’autres personnes sûrement importantes qui venaient visiter notre école toute neuve, je constatai avec horreur qu’une tornade semblait avoir balayé ma classe. 

 

 Sur le sol, des feutres débouchés traînaient un peu partout, au milieu d’un bric-à-brac de morceaux de puzzles, de pièces de construction, de jouets divers. C’est avec difficulté que je parvins à avancer jusqu’au groupe d’adultes pour les saluer. Je remarquai qu’eux aussi peinaient à trouver un espace libre où poser leurs pieds ; ils se regardaient d’un air un peu gêné, ne sachant pas bien quelle attitude prendre devant un tel capharnaüm.

 

 J’étais catastrophée. J’aurais tant voulu qu’ils voient la jolie petite classe que j’avais préparée… Mais je repris rapidement mes esprits : dommage pour l’école de rêve, c’était une classe réelle qu’ils avaient devant eux. Et même si je ne comprenais absolument pas pourquoi ni comment une telle pagaille pouvait y régner, je fis mine de rien, poussai du pied les jouets pour permettre le passage, et organisai sans vergogne la visite des lieux. Mon attitude décontractée fonctionna à merveille : chacun se détendit, on admira les installations miniatures, on dit un mot gentil aux enfants en passant et on repartit d’un air satisfait. Madame l’inspectrice fit même remarquer avec insistance qu’aucun enfant ne pleurait en ce premier jour d’école, ce qu’elle trouvait exceptionnel et montrait bien, d'après elle, la qualité de mon accueil…

 

 Quand enfin la porte fut refermée sur mes visiteurs, je fis demi-tour et observai mes petits anges : comment cet incroyable désordre avait-il pu envahir ma classe ?

 

 

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Par Elizée - Publié dans : C'est moi la maitresse
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