Récits : "C'est moi la maîtresse !"
Récits : "Souvenirs d'enfance"
J’obtins facilement ma nomination dans ce petit village : d’une part il ne comprenait qu’une classe, ce qui voulait dire que tous les enfants de 5 à 11 ans s’y côtoyaient, représentant une somme de travail pédagogique non négligeable ; d’autre part l’avenir à court terme de l’école était menacé en raison de son nombre réduit d’élèves.
Ces deux critères refroidirent mes collègues. Pour ma part, je m’attachai plutôt au charme de ce hameau d’une cinquantaine d’habitants à peine, traversé par la vivacité d’une petite rivière. Le bâtiment-même de l’école me remplit d’aise : c’était une ancienne ferme qui abritait la mairie et l’école, avec ses murs épais troués de joyeuses petites fenêtres et ses vieilles poutres majestueuses. Quel lieu privilégié pour venir s’instruire !
Je fus bien accueillie par un jeune maire très dynamique et par des parents d’élèves pleins d’espoir : la succession de maîtres peu motivés ces dernières années les avait déçus et ils furent sensibles à mon intention affichée de m’installer dans leur village. En effet, j’emménageai avec ma petite famille dans le logement de fonction, et j’apportai, en la personne de mes enfants, deux nouveaux élèves pour enrichir un peu l’effectif de la classe.
La première année scolaire se passa plaisamment, mais les problèmes surgirent dès que se profila la rentrée suivante : sur les 13 enfants qui fréquentaient assidument l’école (sauf le jour d’ouverture de la pêche !), 5 devaient partir au collège… Il ne restait donc plus que 8 élèves, or le maintien de la classe n’était possible qu’à partir de 9.
L’école fut classée par l’Inspection Académique dans la catégorie « fermeture conditionnelle », et n’échappa provisoirement à la « fermeture définitive » que par notre acharnement, mairie, parents d’élèves et enseignant, à clamer que nous voulions garder notre classe et que nous ne laisserions pas un simple calcul arithmétique condamner le village à perdre son âme.
« Je n’ai pas demandé à être élu pour m’occuper de l’éclairage public ou de l’état de la voierie, bougonnait Monsieur le Maire. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’école et ses enjeux.»
Il faut dire qu’il ne se contentait pas de défendre sa petite classe dont il savait bien qu’elle était condamnée à plus ou moins court terme : avec beaucoup de persévérance, il essayait d’organiser un regroupement avec les communes voisines, ce qui permettrait de garder une école dans chaque village en répartissant les élèves, mais surtout de créer une école maternelle pour les plus petits. Confronté à l’immobilisme de certains de ses collègues, qui ne voyaient pas vraiment l’intérêt pour les enfants de fréquenter l’école avant l’âge de 5 ans, comme on l’avait toujours fait, il ne se décourageait pas et le projet avançait : mais la fermeture de sa classe risquait de tout remettre en cause.
Cependant, malgré notre détermination, nous étions impuissants : sans un 9ème élève à la rentrée, notre école n’ouvrirait pas ses portes. Les solutions les plus folles nous tentèrent : emprunter un élève au village voisin, inviter un petit fantôme à s’asseoir à côté de nos enfants les jours d’école, faire redoubler un élève de CM2 volontaire pour rester une année de plus en primaire, etc.
Bref, rien de bien concluant.
Je fus invitée à participer, la mort dans l’âme, aux opérations de nomination aux postes d’instituteurs, afin de demander une autre classe pour la rentrée, au cas, fort probable, où l’école fermerait…
Mais le destin nous fut favorable : alors que nous approchions du seuil de désespoir, au mois de juillet, un habitant eut la bonne idée de vouloir réparer son toit. Son échelle glissa et il fit une chute : pas trop grave, heureusement pour lui, mais suffisante pour l’obliger à une immobilisation de plusieurs semaine. Et cette jambe cassée nous permit miraculeusement de garder notre classe…